Zététique, raison et positionnement politique : retour sur un éditorial de Bruno Andreotti

J’ai écrit ce billet pour le site Zet-Ethique – Métacritique à la base, ce qui peut expliquer les références au milieu sceptique francophone.

Cet article devait initialement être une réponse complète à « Contre l’imposture et le pseudo-rationalisme », d’Andreotti et Noûs. Les personnes qui ont lu mes précédents articles sur le blog Zet-Ethique – Métacritique savent que j’aime décortiquer les textes de façon détaillée (souvenez-vous de Sur une route pavée d’embûches : mieux comprendre les sciences humaines et sociales). Malheureusement, l’éditorial faisant une quarantaine de pages, il m’aurait fallu en écrire bien plus pour répondre réellement dans le détail. C’est pourquoi j’avais renoncé à cette idée de réponse. Néanmoins, puisque cet éditorial est encore parfois cité, je présume qu’un retour, même plus court et moins précis, vaut mieux que rien. Soyez néanmoins prévenu·e·s qu’il s’agit plus d’un billet d’humeur que d’une analyse aussi complète que je l’aurais souhaité, comme le montre le nombre réduit de liens hypertextes, comparativement à mes articles précédents. Enfin, si cet article est écrit sous le format d’une réponse, il est surtout l’occasion de développer quelques points sur ce qu’est la zététique actuellement : comment définir la raison, quelques caractéristiques du mouvement zététique contemporain et la question de la sociologie des réseaux sociaux en particulier.

Fin août 2020 sortait un éditorial de la revue Zilsel, signé par Bruno Andreotti et Camille Noûs, intitulé Contre l’imposture et le pseudo-rationalisme. Renouer avec l’éthique de la disputatio et le savoir comme horizon commun.

Pour commencer, situons nos trois « protagonistes ». La revue Zilsel est une revue de recherche de sciences humaines et sociales, paraissant tous les semestres, spécialisée sur les questions de science, technique et société. Son ambition, rappelée ici, est de « rendre compte des transformations passées et présentes des sciences et des techniques, qu’elles se situent du côté des sciences mathématiques, physiques, biologiques et d’ingénieur, ou du côté des sciences humaines et sociales, des humanités, des sciences juridiques ou économiques ; qu’elles relèvent aussi bien de savoir-faire incorporés que des artefacts, simples ou complexes, artisanaux ou industriels, obsolètes ou de pointe, dominants ou marginalisés ».[1]

Bruno Andreotti est chercheur en physique, spécialisé en mécanique des milieux continus, de physique non linéaire et de physique statistique. Il fait partie du groupe Jean-Pierre Vernant, collectif d’universitaires engagé dans le débat public, qui a par exemple sorti des articles critiques sur la loi de programmation pluriannuelle de la recherche ou sur les fraudes scientifiques.

Camille Noûs, enfin, est, comme le groupe Jean-Pierre Vernant, un intellectuel collectif : il s’agit d’un collectif scientifique créé le 20 mars 2020, dont les recherches s’inscrivent dans la tradition du rationalisme critique. Citons leur présentation : « À l’image de Bourbaki, Henri Paul de Saint Gervais ou Arthur Besse en mathématiques, ou Isadore Nabi en biologie, Camille Noûs est un individu collectif qui symbolise notre attachement profond aux valeurs d’éthique et de probation que porte le débat contradictoire, insensible aux indicateurs élaborés par le management institutionnel de la recherche, et conscient de ce que nos résultats doivent à la construction collective. C’est le sens du « Noûs », porteur d’un Nous collégial mais faisant surtout référence au concept de « raison », d’« esprit » ou d’« intellect » (« νοῦς ») hérité de la philosophie grecque. ».

Cependant, l’éditorial utilisant le « je », je me contenterai le plus souvent par la suite de dire « Andreotti » plutôt que « Andreotti et Noûs ».

Débats et guerres de tranchée chez les rationalistes

L’éditorial de Bruno Andreotti entend tracer une distinction claire entre le courant rationaliste et un milieu « pseudo-rationaliste », ce dernier regroupant selon les auteur·trice·s « des « sceptiques », des zététiciens, des vulgarisateurs, des militants « libertariens », des cadres, des ingénieurs et des jeunes chercheurs », au détriment de ce dernier. Sans grande surprise, des réactions ulcérées ont émergé au sein de la communauté zététicienne à la lecture de ce qui a été perçu comme un amalgame sans fondement.

Ainsi, dans cet éditorial, apparaissent des noms souvent cités en zététique. L’un d’eux, Acermendax pour ne pas le nommer, figure reconnue de la zététique, co-auteur de la chaîne YouTube La Tronche en Biais, a écrit un article de blog en réponse à cet éditorial : Réponse avant la polémique : la croisade de Bruno Andreotti contre les pseudo-rationalistes.

Au vu du ton quelque peu enlevé des deux textes – ça tire à balles réelles, si on me passe l’expression –, il est difficile d’adopter une tierce position, sans risquer de se faire canarder des deux côtés. Pourtant, puisque Zet-Ethique – Métacritique s’est positionné depuis sa création contre les potentielles dérives scientistes de la communauté zététicienne, il me semble nécessaire d’apporter un autre point de vue.

Nous avons d’ailleurs eu quelques débats en interne à propos de cet éditorial. Je rappelle donc ce que nous avons toujours affirmé, dès notre présentation : « En effet, nous avons la caractéristique d’être extrêmement exigeant·e·s sur les idées que nous défendons (c’est ce qui nous rassemble), et cela aura pour conséquence probable que nous ne serons pas forcément toujours tous et toutes d’accord sur tout (voir que la plupart du temps nous ne soyons pas d’accord sur plein de choses). D’autre part ne publier que ce qui fait consensus entre nous conduirait à des débats interminables et l’impossibilité de finalement publier ces contenus. ». Bref, comme d’habitude, un article paru sur ce blog n’engage que son auteur·trice, et cela ne signifie pas que nous sommes tou·te·s aligné·e·s sur chaque contenu. Si le « nous » apparaît dans ce texte, il s’agira soit d’un tic d’écriture, soit de l’agglomération entre l’auteur et les lecteur·trice·s, mais pas d’une position commune.

Cette précision faite, que dire de l’éditorial de Bruno Andreotti et Camille Noûs ? Si l’intention paraît louable, et si nous pouvons nous retrouver sur certains constats, il me faut néanmoins m’en dissocier, et ce, pour plusieurs raisons.

La première raison est le manque de rigueur analytique de ce papier. Malgré une érudition louable et un vrai travail de recherche et de présentation d’événements sur plusieurs décennies, l’analyse est hélas trop unidirectionnelle. Ce n’est pas un bon travail de sociologie : et même si Bruno Andreotti n’est pas spécialiste en la matière, et qu’il le précise dès les premières lignes, une telle tentative d’analyse ne peut que relever de ce champ disciplinaire. Or, en l’occurrence, il apparaît clairement que ce papier est trop confus : les liens apparaissent forcés, il manque la description des stratégies d’acteur·ice·s du champ, le rapport entre les mouvements rationalistes français et américain est difficile à comprendre…

Inversement, certains problèmes soulevés par l’article me semblent justes (par exemple, le refoulement dans le milieu de la première décennie de la zététique, les années 1990, et l’importance qu’y ont joué Blanrue et son Cercle Zététique ; ou le problème de la monopolisation de l’expression scientifique).

On rétorquera peut-être qu’il s’agit là d’un travail faute de mieux : en effet, nous manquons pour le moment de travaux sociologiques de qualité sur les mouvements rationalistes. J’ose espérer que ce n’est que provisoire, et certaines personnes se sont déjà mises au travail sur le sujet, mais la situation est là. Cela rend d’autant plus difficile de critiquer cet éditorial, car je ne peux pas proposer de contre-analyse plus sérieuse – il faudrait quelques années de travail pour cela. Cela ne doit pas pour autant nous empêcher d’effectuer un travail de critique, mais celui-ci ne peut être que partiel. D’un certain côté, je ne peux me positionner que comme Bruno Andreotti, c’est-à-dire comme un simple praticien, un acteur parmi de nombreux autres de la sphère zététicienne, et en tant que tel, mes positions sont aussi critiquables.

La deuxième raison est le manque de précision dans son travail de définition, en particulier celui de ce qu’il appelle les milieux pseudo-rationalistes et celui de la raison. C’est aussi une des motivations de cet article : c’est l’opportunité d’approfondir ce travail, même si cela nous entraîne parfois hors des limites de l’éditorial.

Néanmoins, je me dois de souligner un point : si j’insiste autant sur le manque de rigueur technique de cet article, c’est en grande partie contextuel. En effet, je trouve que ce texte surjoue la légitimation scientifique : il paraît dans une revue de recherche sérieuse et la première phrase commence par « Comme scientifique, comme universitaire et comme rationaliste, je […] ». Or, si l’on entend arborer la légitimité et l’autorité scientifique, on est censé produire un résultat à la hauteur de cette revendication (ce qui ne me semble pas le cas ici) et être jugé selon les critères du champ académique. C’est pourquoi je m’attarde aussi longuement sur cette question : il y a dans cet éditorial un contraste entre les prétentions affichées et la méthodologie adoptée. On ne juge pas un texte paru dans une revue de recherche comme un article de blog ou un éditorial de journal national.

Pour conclure cette introduction, avant d’attaquer le détail de ce long éditorial, disons qu’il est dommage de tenir des conclusions en partie valables avec une méthodologie aussi bancale.

Raison et raisons

M. Andreotti, en bon rationaliste, développe une conception de la raison mythifiée au début de son article. Si l’on veut être précis, l’éditorial commence par une distinction entre raison et raison (en italique – je conserve cette distinction typographique pour la suite). La raison s’entendrait comme « l’ensemble de facultés cognitives qui permettent le raisonnement » ; la raison en italique, en revanche, serait « le trait dominant de l’imaginaire occidental ». Autrement dit, il convient de faire la distinction entre la faculté et la représentation. Mais comme la faculté disparait immédiatement du texte, je ne suis pas sûr de voir en quoi cette distinction est utile.

Concentrons-nous donc sur la raison comme « trait dominant de l’imaginaire occidental ». S’il est toujours intéressant de dénaturaliser ce genre d’idoles, en rappelant effectivement les inscriptions de celles-ci dans l’histoire et les sociétés, il faut néanmoins constater ici que M. Andreotti bascule dans une simplification à outrance de l’histoire de l’inscription de la raison dans le narratif occidental.

Le problème principal est ici le côté autoréférentiel donné par la définition : si la raison est par définition même le « trait dominant de l’imaginaire occidental », elle exclut toute analyse comparative, toute possibilité de voir s’il s’agit là ou non d’une spécificité propre à l’Occident, et ainsi de suite. Il est certain que s’approprier ainsi un tel terme ne peut que conduire à des oppositions très fortes, puisque cela exclut d’office toute civilisation non-occidentale, qui n’aurait pas su voir tous les attraits de la grande raison. Autrement dit, conserver ce terme pour souligner une idée, intéressante au départ, ne peut que conduire à la confusion et à la polarisation des opinions.

Remarquons que ce narratif, selon lequel Occident et raison (puis Lumières et raison) sont indissociables, revient souvent sous la plume des rationalistes. Ce qui est compréhensible, puisqu’il les flatte profondément. Relisez ce début d’éditorial : rien de négatif sur la raison, qui semble au contraire parée de toutes les vertus. « Interrogation illimitée sur le monde », « recherche de la vérité comme horizon commun », « fondement de la science », « fondement démocratique de la politique », etc. Si vous ne voyez pas le souci, questionnez-vous sur vos propres présupposés, sur ce qui vous semble sacré et sur ce que vous voulez ou pouvez critiquer[2].

On pourrait me dire que je chipote : rien n’est plus faux[3]. Cet exemple, a priori anodin, nous éclaire sur ce qui nous attend dans ce texte : Bruno Andreotti, hélas, par manque de rigueur conceptuelle et analytique, s’égare trop souvent, ce qui entache cet éditorial et ne peut que conduire à de telles critiques, mais aussi à la construction de fortes oppositions à sa pensée (oppositions que nous avons pu voir au sein du milieu zet, d’ailleurs).

Positionnement et gatekeeping

Avant de parler plus en détail des questions sociologiques liées à l’article, j’aimerais développer un point : celui du positionnement de Bruno Andreotti, qui se présente ici comme un rationaliste alertant sur les dérives liées à un « pseudo-rationalisme ».

Si l’on peut comprendre le désir de ne pas être associé·e à ce qu’on estime être des dérives d’un mouvement auquel on appartient, il faut quand même se demander quelle est l’efficacité d’une telle pratique et par extension, quelle est sa pertinence.

C’est une posture qui revient assez régulièrement (elle se retrouve par exemple beaucoup dans les postures confusionnistes de groupes prétendant être la « vraie gauche », là où ils ne sont plus que des trublions minoritaires et bruyants exclus par le camp qu’ils voudraient représenter : Sokal, le Printemps républicain, les Charles, etc.), car elle offre un certain confort : celui de « gardien du temple ».

Hélas, cela ne conduit bien souvent qu’à cristalliser des divergences qui auraient pu être résolues différemment. Mais restreindre les divergences d’opinion, de ligne, de stratégie à une essentialisation entre « vrai mouvement » et « faux mouvement » ne conduit qu’à se couper des gens auxquels on entendait s’adresser.

On pourrait répondre qu’il s’agit moins de les convaincre que de s’adresser à un public tiers. Cela serait peut-être efficace si les mouvements qui se définissent comme « les vrais » n’étaient pas déjà minoritaires au moment où ils s’alarment de ce qu’ils identifient comme des « dérives ». Or cette position minoritaire les contraint non seulement à s’isoler de plus en plus, mais aussi à s’exclure d’office du mouvement qu’ils prétendent pourtant représenter dans sa plus grande pureté. Cela les conduit parfois à se rattacher ensuite à d’autres mouvements préexistants pour tenter de conserver une audience, et ainsi à se fondre dans ces mouvements (qu’ils pouvaient pourtant prétendre combattre initialement) : on voit cette dérive assez clairement dans certains mouvements ou certaines personnalités se disant « de gauche » qui en sont réduits à appeler à voter pour la droite contre les partis de gauche[4].

Remarquons que d’autres stratégies sont possibles dans ce genre de cas : il est en effet possible d’établir une espèce de « digue sanitaire », en reniant toute légitimité à ces « dérives » et en refusant d’en parler ou d’entrer en débat avec elles, conduisant ainsi souvent à rétrécir leur audience, et en ne donnant aucun accès à la sienne à ces « nouvelles » idées. Travailler de son côté, en proposant ainsi une alternative solide, est alors bien plus efficace que de se perdre dans une guerre de positions.

J’anticipe ici la critique facile que l’on pourrait m’adresser en tant que membre de Zet-Ethique – Métacritique (ZEM), collectif notoirement connu pour être critique de certains pans de la zététique : ZEM n’a jamais prétendu être le représentant d’un « vrai scepticisme », en tentant d’excommunier une prétendue « fausse zététique ». Au contraire, son positionnement a toujours été celle d’une critique interne au sein d’un mouvement dont il ne nie pas la légitimité à exister, mais dont il a toujours cru qu’il pouvait s’améliorer. Ce collectif n’est constitué ni des plus pur·e·s, ni des uniques représentant·e·s du mouvement, et n’a jamais prétendu l’être.

Au point, d’ailleurs, et il faut le préciser, qu’une partie des membres du collectif ne se définit plus aujourd’hui comme zététicien·ne·s ou sceptiques. Tendance qui ne semble pas spécifique à ce collectif d’ailleurs, mais qui semble la tentation de beaucoup de gens de la sphère zététicienne ces temps-ci.

Quelle raison voulons-nous défendre ?

En réponse à ma critique, j’entends déjà la question suivante : « Que proposez-vous alors ? » Si je critique ici la conception de la raison des rationalistes (bien que, il est vrai, on pourrait rétorquer que la vision proposée par M. Andreotti n’est pas celle de l’ensemble des rationalistes – à cela, je répondrai qu’elle me semble a minima partagée par certains rationalistes, dont quelques-uns peuvent faire partie du milieu de la zététique, et qu’il faut donc en traiter), que puis-je proposer comme définition de la raison ?

Il ne s’agit pas, contrairement à ce que des détracteur·trice·s peuvent dire, de défendre l’irrationalisme, ou de rejeter d’emblée la raison. Cela, nous le laissons à d’autres, et après tout, si Zet-Ethique – Métacritique porte ce nom, si certains de ses membres continuent à se considérer comme faisant partie du mouvement de la zététique, c’est aussi parce que nous croyons toujours à l’utilité de la défense des sciences – de toutes les sciences – et par extension à l’utilisation et à la défense de la raison[5].

Cependant, il faut aussi voir que je critique le caractère sacré que lui donnent certaines personnes, qui en font une idole indétrônable. Non, la raison n’est pas l’alpha et l’oméga de l’humanité. Je reprendrai ici l’exemple classique kantien : le champ métaphysique échappe à la raison. Autrement dit, la raison ne permet pas de répondre à certaines questions comme l’(in)existence de Dieu.

Aussi, et c’est là tout l’intérêt de la critique, il faut en avoir une vision plus nuancée. La raison est un outil (une « faculté » si l’on préfère). Un outil utile, un outil qui peut être perfectionné, sans nul doute. Mais juste un outil, dont tout le monde est pourvu, et que tout le monde utilise. Comme tout outil, il peut être plus ou moins bien utilisé. Et s’il apporte de nombreuses avancées pour analyser des situations, il ne peut prétendre être le seul instrument d’analyse, ni être capable de donner l’ensemble des réponses que nous pouvons chercher. Autre exemple : deux raisonnements opposés peuvent être tous deux logiquement parfaits, et pourtant aboutir à des conclusions divergentes. En effet, les prémisses de ces raisonnements peuvent être différentes (sachant qu’il n’est pas nécessairement possible de trancher rationnellement entre ces prémisses). Allons même plus loin : avec les mêmes prémisses, et sans erreur de logique, il est en théorie possible d’accéder à des conclusions différentes, selon le poids relatif que l’on va accorder à tel ou tel argument. Ce poids relatif va en effet être déterminé par de nombreuses choses : l’expérience personnelle, la sensibilité, les intérêts, le positionnement social, et ainsi de suite. Or qui peut sérieusement penser, sans se leurrer lui-même, qu’iel est plus neutre qu’autrui sur ces sujets-là ? Qui peut considérer que son expérience de vie est plus réelle que celle d’autrui ?

Je ne prétends pas que la raison est un outil inférieur à je ne sais quelle intuition, ce dernier concept m’ayant toujours laissé dubitatif. Mais la raison possède aussi ses limites intrinsèques[6], et ne peut malheureusement pas, même si nous le voudrions bien, apporter toutes les réponses à l’ensemble des questions que nous pouvons nous poser. Après, chacun·e peut la compléter avec différents outils : certain·e·s trouveront dans la foi, d’autres dans l’art, et ainsi de suite, d’autres réponses. Ce qui ne signifie bien sûr pas qu’il faille pour autant faire l’économie de la raison : qui jetterait un outil si pratique ? Mais un outil demeure un outil : il répond à certains objectifs, certaines utilisations, et pas plus.

Comment définir les milieux rationalistes et pseudo-rationalistes ?

Passons maintenant à la partie plus sociologique de l’article. L’éditorial de M. Andreotti nous parle de : « un milieu que je qualifierai ici de pseudo-rationaliste, mêlant des « sceptiques », des zététiciens, des vulgarisateurs, des militants « libertariens », des cadres, des ingénieurs et des jeunes chercheurs ».

Une partie de la violente réaction des zétététicien·ne·s contre cet éditorial provient de cette définition. Le souci est qu’elle mêle d’office des mouvements qui ne sont pas nécessairement liés a priori.

S’il est vrai qu’un certain rapport à la raison, tendant parfois vers la dérive scientiste, peut parfois les réunir, il est douteux de considérer que ce seul rapport suffise à les rassembler dans un même « milieu pseudo-rationaliste » : un seul critère n’est généralement pas assez pour élaborer une communauté.

Il conviendrait dès lors d’argumenter cette définition, et en particulier les critères ayant permis de les amalgamer. Observons donc la suite : « Le réseau social Twitter constitue un terrain d’observation privilégié de la constitution d’une communauté pseudo-rationaliste. » et « La communauté pseudo-rationaliste y est composée de quelques centaines de personnes, hyperactives en ligne, pour la plupart sans production scientifique (hormis quelques doctorants, souvent en thèse industrielle ou en reprise d’études). Les ingénieurs y sont fortement représentés, et en particulier ceux de grandes entreprises publiques privatisées. On y compte aussi quelques dizaines d’agriculteurs et une cinquantaine de militants « libertariens », les « Ze », formant un sous-milieu radicalisé de cadres commerciaux, de traders, de cadres d’assurance, etc. Parmi les figures saillantes du milieu pseudo-rationaliste en ligne, on compte trois journalistes, Emmanuelle Ducros (L’Opinion), Geraldine Woessner, (Le Point) et Peggy Sastre (Le Point et Causeur), un animateur de télévision, Olivier Lesgourgues dit Mac Lesggy, un entrepreneur « libertarien », Laurent Alexandre, des communicants vulgarisateurs de GRDF, d‘EDF, d’Orano (ex-Areva), de BASF et de Bayer, ainsi que des youtubeurs du mouvement zététique/sceptique. La tribune #NoFakeScience a récemment servi à fédérer ce milieu. Sur Twitter, les « Ze », les « Zet » et les autres forment une communauté solidaire mais hétérogène, portant des attaques en meute et, se défendant en adoptant la posture du martyr numérique que je décrirai plus bas ».

Voilà qui ne peut que nous surprendre. Si je suis d’accord sur le fait qu’on ne peut pas comprendre l’activité en ligne de ces communautés (les Ze, les Zets…) sans prendre en compte leur activité sur Twitter, j’ai du mal à percevoir en quoi ce réseau serait « un terrain d’observation privilégié ». Je ne me prononce pas pour les Ze, que je connais mal, mais les zététicien·ne·s sont présent·e·s sur Facebook, sur YouTube, sur Discord, sur des blogs, et tout simplement irl/hors-ligne, avec nombre d’associations dédiées dispersées dans le monde francophone (et anglophone, mais je me concentre sur la partie que je connais le mieux, à savoir la partie francophone). Chacun de ces mediums[7] est investi différemment, et les discussions sur Twitter ne sont pas équivalentes à celles sur Facebook ou aux vidéos YouTube. Dès lors, comment justifier que Twitter soit plus spécialement représentatif que, par exemple, le groupe Facebook Zététique et ses 29 000 membres ?

Cette question de la représentativité de la communauté étudiée revient par la suite. Par exemple, on trouve ceci un peu plus loin dans le texte : « N’étant pas sociologue mais physicien, je n’ai pas fait d’enquête sur ce qui a conduit à la cristallisation, en quelques années, de ce milieu. Je reprendrai ici un témoignage représentatif, recueilli sur un blog de soutien à Géraldine Woessner » : pourquoi ce témoignage est-il représentatif ? Quels sont les critères de représentativité adoptés ? Nous n’en savons rien.

Il n’est évidemment pas impossible de faire de belles études sociologiques sur les réseaux sociaux, y compris Twitter. Mais cela nécessite l’usage de méthodes d’analyse et d’enquête spécifiques, qui se sont bien développées ces vingt dernières années, mais qu’on ne peut pas esquiver d’office au profit d’une simple recherche de mots-clés ou selon ce qui apparaît sur notre TL. Pour les personnes intéressées, vous pouvez par exemple lire cet article, qui détaille bien le cheminement méthodologique adopté : Les retours d’une exploration méthodologique croisant données Twitter, recrutement via Facebook et questionnaires web.

Finalement, si je saisis bien, pour Bruno Andreotti, trois critères permettent de relier les Ze, les Zets et les quelques personnalités citées (mais comme ces critères ne sont pas explicités, je peux me tromper) :

  • Un discours fondé en grande partie sur un appel à la raison (d’où l’appellation « pseudo-rationalistes »).
  • Une sociologie commune, avec une surreprésentation des ingénieurs, en particulier.
  • Des actions communes, comme la signature de la tribune #NoFakeScience.

Le problème étant que ces trois points ne sont finalement pas illustrés. Premièrement, un discours fondé sur « la raison » n’est pas l’apanage des rationalistes, contrairement à ce que ces derniers veulent croire[8]. Ce qui est logique, puisque, pour paraphraser Descartes, la raison « est la chose du monde la mieux partagée », ou disons plus modestement un outil dont tout le monde dispose.

Ensuite, cette idée d’une sociologie commune de ces différents groupes me paraît discutable. Discutable au sens où elle n’est pas prouvée. Entendons-nous bien : à titre personnel, si je fais une sociologie spontanée des milieux sceptiques, j’ai aussi tendance à penser qu’ils comportent une surreprésentation d’hommes blancs, cisgenres, hétérosexuels, avec un background d’ingénieur et une fascination pour certains résultats des sciences formelles. Remarquons qu’une surreprésentation ne signifie pas non plus l’absence d’autres personnes en interne. Mais ne disposant pas d’études sur la question sous la main, je n’en fais pas plus que ce que c’est : une simple hypothèse. Peut-être est-elle juste, peut-être est-elle fausse : on le verra bien quand sortiront plusieurs travaux de sociologie sur la question[9].

Enfin, les actions communes, ou plutôt l’action commune, puisqu’une seule est citée : la tribune #NoFakeScience… qui a déchiré le milieu zet, en donnant lieu à d’interminables débats sur sa pertinence. J’ai vu des gens regretter de l’avoir signée a posteriori, par exemple. Exemple qui a fait du bruit, je ne dis pas le contraire, mais dont on peut se demander s’il est réellement exemplaire et représentatif.

Pour conclure cette partie, je dirai deux choses. D’une part, distinguer aussi drastiquement rationalistes et pseudo-rationalistes me paraît une gageure, si tant est que cette distinction ait un vrai sens. Cela d’autant plus que la sociologie des « pseudo-rationalistes » proposée par M. Andreotti me paraît mélanger des groupes sans le justifier correctement, à cause d’une faiblesse méthodologique : comment ne pas être sceptique sur le résultat et ne pas comprendre les critiques qui se sont élevées contre cet éditorial ?

D’autre part, oui, à titre personnel, je veux bien croire à une perméabilité possible de ces différents milieux : qu’on puisse trouver certains zets qui finissent Ze, c’est possible, ou vice versa. Mais il y a un fossé entre dire ça et considérer que Laurent Alexandre est l’aboutissement logique du parcours des zététicien·ne·s : et cette dernière idée me paraît aberrante. De même, cela mésestime les tendances internes à ces milieux : ainsi, si Peggy Sastre était effectivement bien vue dans les milieux zets il y a quelques années, elle y est aujourd’hui largement persona non grata (il me semble cela dit que ce n’est pas toujours pour les bonnes raisons, mais enfin, je ne crache pas sur le résultat).

Remarquons par ailleurs que je ne peux que condamner les réactions engendrées par l’annonce de l’article à l’encontre de Bruno Andreotti : « Ainsi, l’annonce du présent article m’a valu six menaces de procès, la collecte et la diffusion des quelques photographies en ligne où je figure, la recherche de mon adresse privée et une incroyable cohorte d’insultes. » Tristes réactions, hélas peu surprenantes, mais clairement inacceptables.

Comment définir la zététique ?

« On trouve dans ce témoignage toutes les caractéristiques de la communauté pseudo-rationaliste : la solitude dont se nourrit toute communauté dogmatique et sectaire ; une formation scientifique lacunaire conduisant à ne jamais avoir été confronté à la recherche scientifique ; une formation en autodidacte, par la vulgarisation sur internet ; le colportage de fantasmes scientifiquement réfutés comme la fusion froide. Le pseudo-rationalisme se nourrit ainsi de la frustration de cadres supérieurs qui conjuguent un attrait pour la science et un éloignement prolongé vis-à-vis de sa pratique : la formation professionnelle des Grandes Ecoles ne les a jamais confrontés qu’a des problèmes qui admettent des solutions calculatoires préétablies. Il témoigne de l’héritage délétère du système napoléonien, fondé sur le concours, qui n’a jamais réussi à se reformer pour se rapprocher du système humboldtien, fondé sur la science », nous dit l’éditorial.

Il est amusant de retrouver ici certaines critiques que j’aurais aussi tendance à faire à la communauté zet. Une version cependant déformée et radicale, qui ne me semble pas correspondre à la réalité. Voyons cela plus en détail, sachant que je ne vais traiter ici que de la question de la zététique, à la fois à cause des réactions suscitées et parce que je ne m’estime pas compétent pour parler des milieux libertariens.

On voit souvent une opposition claire dans l’approche de ce qu’est la zététique. Pour certains, elle est une méthode, que n’importe qui peut adopter, constituée de notions tels que les sophismes ou l’esprit critique. Pour d’autres, elle est une communauté, fondée sur des références communes et des comportements et profils spécifiques.

Les premières personnes refusent souvent de considérer que ces comportements spécifiques existent : elles se considèrent indépendantes et ne s’estiment pas engagées par le comportement d’autres personnes pouvant se réclamer de la zététique. Si cela peut se comprendre a priori, cette tendance conduit à sous-estimer les logiques et les occurrences répétées de certains réflexes et réactions. Ainsi, il suffit d’aborder certains sujets spécifiques pour savoir quelles réactions émergeront (alors même que ce seront à chaque fois des personnes différentes qui auront ces réactions) : abordez, par exemple, sur les groupes Facebook consacrés à la zététique l’affaire Sokal, les espaces en non-mixité, les questions religieuses ou la vaccination, et invariablement, les mêmes termes, les mêmes comportements reviennent.

Remarquons que considérer que quelqu’un fait partie d’une communauté ne signifie pas que tous les membres de ladite communauté vont se comporter de façon exactement semblable. En revanche, leurs comportements seront limités et traçables sur un éventail de possibilités limitées. Si sortir de cet éventail demeure possible, bien que difficile (car les possibilités annexes sont souvent exclues d’office de l’ordre du pensable), les personnes qui en sortent s’exposent à des sanctions sociales (perte de relations, déni de légitimité, insultes, potentiellement harcèlement, etc.)

Ajoutons à cela les références communes en zététique, comprises essentiellement par les personnes internes au débat : les YouTubers phares du milieu, les associations, le vocabulaire, etc. Mais aussi l’existence de groupes rivaux (groupes qui n’ont pas forcément d’organisation précise : en ce sens, ils sont parfois plus construits par les zets comme des figures repoussoirs que réels) : les complotistes, les « tenants », les adeptes du paranormal… L’ensemble de ces raisons me conduit en effet à privilégier une analyse en termes de communauté plutôt qu’en termes de méthode, en particulier parce que cela permet de mieux comprendre les débats et les mouvements en cours au sein de la zététique.

J’entends au moins deux raisons qui pourraient conduire à refuser ce terme (elles sont peut-être fausses, et il y en a peut-être de nombreuses autres). Je peux présumer que la première est d’ordre, disons, psychologique : au vu de « l’individualisme »[10] prôné comme valeur sociale permanente, il est difficile pour beaucoup de reconnaître que leurs comportements sont souvent calqués sur ceux de leur groupe de référence et que leur prétendue originalité n’existe pas. La deuxième relève de la connotation devenue largement négative du terme « communauté » en français[11] : pour les personnes que cela dérange, nous pouvons tout aussi bien parler de « milieu zététique » ou de « sphère zététique », cela ne changera pas grand-chose.

A vrai dire, je peux bien admettre qu’initialement, la zététique ne soit qu’une démarche, qu’une méthode. Mais il est impossible de dire qu’elle n’est plus que cela, précisément grâce à son succès : en agglomérant de plus en plus de personnes, elle ne pouvait que créer des logiques et des règles internes (même tacites), un corpus de références, et ainsi de suite. Tout cela suffit largement à caractériser une communauté.

La difficulté suivante demeure cependant de définir cette communauté. Si, comme je l’ai dit, il me semble difficile d’en faire une analyse sociologique autre que spontanée, il est possible de passer par les objectifs prônés, solution certes insatisfaisante, mais, espérons-le, provisoire. J’en vois au moins trois, qui ont évolué au cours du temps. Initialement, « défense de l’esprit critique » ou « autodéfense intellectuelle » (encore faut-il savoir ce que cela signifie, ce qui n’a rien d’évident), passée par « l’explication scientifique des phénomènes paranormaux » et aujourd’hui globalement « mouvement pro-sciences », la zététique demeure floue.

Flou qui n’est pas nécessairement un problème, cela dit. Si une évolution pareille peut s’expliquer à la fois par les liens entre ces différents phénomènes et par le manque de rigueur théorique de la zététique[12], et au-delà des oppositions entre ces différentes conceptions, je me contenterai d’une ébauche de définition du mouvement actuel. J’appelle néanmoins à la prudence et la nuance sur cette définition, puisque je peux difficilement la documenter : elle n’a pas la solidité d’un travail scientifique sur la question.

Avant tout, la zététique est devenu un mouvement parascientifique autonome. Cette autonomie s’explique par la présence d’un corpus de références qui lui sont directement liées (les chaînes YouTube d’Hygiène Mentale, de la Tronche en Biais, le podcast de Scepticisme Scientifique, mais aussi les notions d’esprit critique, de sophismes, les ressources internes sur le complotisme, la vaccination, le paranormal, et j’en passe). Ce corpus peut permettre aux personnes se revendiquant zététicien·ne·s de vivre dessus, sans aller voir plus loin. Remarquons que ce n’est pas nécessairement un souci : la constitution de cette autonomie est par exemple indispensable pour qu’une discipline finisse par devenir une science à part entière[13].

Cependant, la zététique n’a pas, pour le moment, évolué en science, comme nombre d’autres disciplines existantes. Pour cela, il aurait fallu une récupération du mouvement par des instances légitimes (en l’occurrence, les instances universitaires) : certes, il existe quelques départements (à l’université de Nice-Sophia Antipolis par exemple) et une ou deux revues de recherche (comme celle de l’Union Rationaliste), mais ce n’est pas suffisant. Il faudrait que cela essaime plus, qu’il y ait une production plus diversifiée, nombreuse et régulière, ainsi qu’une reconnaissance institutionnelle[14], pour qu’il y ait vraiment constitution d’une discipline plus scientifique et rigoureuse.

A vrai dire, cela ne serait pas bien grave si la zététique n’avait pas pour idée de se prétendre défenseuse des sciences (rôle par ailleurs utile, mais ici mal rempli). Malheureusement, il faut constater que, dans une large partie des cas, cette idée de la défense des sciences se traduit par une fétichisation des résultats des sciences (et encore, de certaines sciences en priorité : la biologie, la physique, bref, des sciences formelles) et non par un intérêt au déroulement des sciences et à la manière dont se construisent les résultats scientifiques. Au point qu’il m’arrive de me demander si la zététique, dans certains cas, ne finit pas par éloigner des sciences plus qu’elle n’en rapproche (au sens où certaines personnes peuvent se croire suffisamment expertes sur tel ou tel sujet pour ne pas aller lire directement les résultats scientifiques sur ledit sujet, voire finissent par prendre de haut des scientifiques qui leur expliquent qu’elles ont tort, au nom du rejet de l’argument d’autorité. Rejet a priori valable, mais qui peut finir par se transformer en rejet de l’expertise, ce qui est plus ennuyeux[15]).

Une fois tout ceci posé, nous pouvons revenir aux critiques de l’article. Une « communauté dogmatique et sectaire » ? Non. Mais une communauté qui court ce risque, si elle continue de vouloir évoluer vers une autonomie accrue au lieu de devenir soit une tentative scientifique en soi, soit un mouvement de défense des sciences, donc nécessairement second par rapport à ces dernières.

Une « formation scientifique lacunaire conduisant à ne jamais avoir été confronté à la recherche scientifique » ? C’est vrai. Mais peut-on le reprocher aux zets ? Non. On peut beaucoup plus le reprocher au système éducatif français, qui survalorise les filières ne montrant pas ce qu’est de faire de la recherche au cours des études (grandes écoles, médecine, droit). En outre, il ne faut pas nier l’envie d’apprendre ce que sont les sciences au sein du mouvement zététique : si les méthodes pour apprendre ne sont pas les bonnes, il n’y a au moins pas un rejet d’office des sciences. C’est une erreur, pas une tromperie, si l’on préfère.

Une « formation en autodidacte, par la vulgarisation sur Internet » : oui, et alors ? Il y a de l’excellente vulgarisation sur Internet. Et encore heureux que l’on puisse apprendre en autodidacte. Cela étant, le souci peut être plus quand on se contente de la vulgarisation, sans essayer d’aller plus loin, et en croyant qu’ainsi, on peut être expert. La vulgarisation est excellente pour mettre le pied à l’étrier, pour donner de nombreuses informations sur des sujets très divers, mais n’entend pas remplacer les articles de recherche (qui permettent d’explorer les points précis) ou les livres[16] (qui contiennent souvent plus d’informations).

Le « colportage de fantasmes scientifiquement réfutés comme la fusion froide » : chez les Ze, peut-être, je ne sais pas, mais chez les zets, j’ai plus de doutes. Je ne nie pas qu’il puisse y avoir un certain fantasme de la solution technologique parfaite, ainsi qu’un certain scientisme présent dans le milieu, mais il y a un cap entre ça et les « fantasmes scientifiquement réfutés ».

Enfin, j’adore l’idée de la « frustration de cadres supérieurs » : qu’en sait-on ? Plus généralement, la tentation de psychologiser le comportement d’autrui, si elle est fort présente, ne permet la plupart du temps pas de saisir correctement les stratégies des différents acteurs, les raisons de leurs comportements, et ainsi de suite. Quant aux « cadres supérieurs », encore une fois, il conviendrait de le prouver (et pas sur la base de deux ou trois témoignages divers).

Si je ne serais pas aussi sévère sur la « formation professionnelle des Grandes Ecoles », qui est un peu plus que la confrontation à « des problèmes qui admettent des solutions calculatoires préétablies », il faut néanmoins reconnaître que la dualité du système éducatif français entre universités et grandes écoles a en effet tendance à éloigner une partie de la population de la pratique de la recherche. Ce qui est gênant quand cette même population se trouve en situation de décider des crédits donnés à la recherche, mais c’est un autre sujet.

Pour conclure cette partie, notons que, si je peux me retrouver dans une partie des critiques que Bruno Andreotti adresse au milieu « pseudo-rationaliste » (et que j’applique ici au mouvement zet), ce n’est bien que dans une partie, car ses critiques me semblent trop outrées pour être réalistes.

Histoire et direction de la zététique

Il faut en revanche saluer le rappel de l’histoire de la zététique, en particulier du cas Blanrue, opéré par M. Andreotti. Il est trop facile pour un mouvement d’oublier ses propres origines et de soit prendre ses ancien·ne·s membres de haut, soit d’au contraire les passer par pertes et profits comme s’iels n’avaient jamais existé. En ce sens, les exemples pris de climato-scepticisme développés par des figures qui ont eu une reconnaissance au sein du milieu zet à un moment donné (en l’occurrence, l’AFIS, pour des positions tenues dans les années 2000) sont aussi éclairants et bienvenus, de même que la critique du « marxisme culturel », épouvantail assez risible, mais qui réussit néanmoins à convaincre certaines personnes, à mon grand étonnement.

De même, les choix d’invités plus que discutables de certaines figures de la zététique, au prétexte de s’adresser à tout le monde, peuvent être questionnés.

Cependant, s’il est clair qu’une partie du mouvement zététique, en s’illusionnant elle-même sur sa possibilité d’être « neutre », « apolitique », « objective », est plus que perméable à certains discours politiques[17], et donc risque de basculer ou a déjà basculé vers une droite dure, il ne faut pas considérer que l’ensemble du mouvement est condamné à faire de même. Aussi, la pensée de M. Andreotti sur la question me semble-t-elle trop peu nuancée.

Surtout que j’ai tendance à croire que le mouvement a connu une évolution ces dernières années, avec certes une radicalisation de certaines figures sur leurs positions, mais aussi l’émergence d’une vision plus axée sur les sciences humaines et sociales, et par ailleurs plus politique. Certes, cela ne s’est pas fait dans l’harmonie la plus totale, mais les résultats sont là, avec, il est vrai, une répartition, si j’ose le mot, « cyberspatiale », puisque les membres de ces deux groupes se croisent de moins en moins sur Internet[18].

Cela étant, cette distinction entre deux groupes au nom de la politique, je la crois in fine fausse. Certes, c’est là l’exemple le plus visible des divergences existantes actuellement au sein du mouvement zététique. Mais au fond, il me semble qu’il ne s’agit pas là de la cause de ces divergences.

La vraie difficulté ne consiste à mon sens ni en l’élargissement de la zététique à de trop nombreuses questions, bien au-delà du paranormal, ni à l’émergence de la prise en compte des questions politiques, même si ces deux cas n’ont pas dû aider. En revanche, ces cas ont révélé qu’il existait un réel problème d’élaboration conceptuelle au sein de la zététique. En reposant soit sur des concepts qu’elle ne prend pas la peine de définir et d’approfondir (« sophisme », « biais », « falsifiabilité », « esprit critique » …)[19], soit sur des oppositions binaires dépassées (« subjectif/objectif » ou « raison/émotion », sans questionner à la fois le contexte, les définitions et les limites de ces oppositions), le mouvement zet ne peut pas s’étonner de voir grandir de plus en plus de divergences entre groupes. Au bout d’un moment, comment peut-on s’entendre quand on ne met plus les mêmes sens ou connotations sur les mots ?

Il existe certes des tentatives d’élaboration conceptuelle au sein du mouvement (au hasard, Richard Monvoisin, Hygiène Mentale… ou ZEM), mais elles demeurent minoritaires.

Remarquons d’ailleurs qu’une simple refocalisation sur la question du paranormal ou le fait d’éviter les sujets « politiques », soit le fait de revenir à un état précédent dorénavant fantasmé du mouvement, ne résoudra donc pas les divergences existantes actuellement, précisément à cause de ce souci d’élaboration conceptuelle.

Ajoutons à cela qu’une critique de Bruno Andreotti me semble tout à fait pertinente. « Wikipédia qui privilégie ordinairement les sources secondaires (quotidiens, rapports d’agences gouvernementales, etc.) sur les sources proprement scientifiques, a peut-être contribué à façonner le vocabulaire des plus jeunes des pseudo-rationalistes, qui ne cessent de se revendiquer du « consensus » contre le « cherry-picking » – termes inusités dans la recherche scientifique ». Pas la partie sur Wikipédia (encyclopédie injustement sous-estimée, qui est certes à prendre avec du recul, mais comme toutes les autres encyclopédies), mais celle sur l’utilisation abusive du terme « consensus ». En effet, non seulement l’idée du consensus est largement idéalisée au sein du milieu zet, au sens où elle est trop souvent confondue avec l’idée d’unanimité, mais en outre, comment au juste ce consensus peut-il être estimé par des personnes extérieures au champ ? On voit trop souvent une tentation de juger un champ scientifique par des gens qui n’ont malheureusement pas les compétences pour ça[20].

De là à parler de terme « inusité », c’est peut-être un peu sévère. Mais il est vrai qu’il s’agit plus d’un terme de philosophie des sciences que de praticien·ne·s des sciences.

In fine, que penser de la question fondamentale posée par cet éditorial, à savoir la perméabilité du milieu zététicien à certains discours politiques ? On peut constater une perméabilité a priori, au sens où les tendances scientistes et anticléricales, ainsi que la tendance à se croire « neutre », de certains pans de la zététique rendent plus sensibles à des discours aujourd’hui connotés à droite ou au centre-droit. Cela a déjà eu des effets politiques : la fuite d’une partie des minorités des espaces en ligne de la zététique, par exemple.

Cependant, cela n’empêche pas l’existence de contre-discours en interne, l’apparition de nouveaux espaces pour gérer cela (des groupes non-mixtes par exemple), et finalement une meilleure sensibilisation à ces enjeux politiques ces dernières années dans la communauté zet (au prix de débats enflammés, certes), me semble-t-il.

Aussi suis-je moins pessimiste que Bruno Andreotti sur ce sujet : les zététicien·ne·s n’ont pas encore été absorbé·e·s par certaines communautés politiques (qui ne sont pas forcément les libertariens, ces derniers demeurant très minoritaires en France). Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne peuvent pas l’être : vu qu’il existe une pente naturelle vers cela, à cause de la perméabilité, il convient de rester vigilant sur ce sujet. J’ai néanmoins l’impression que cette vigilance a progressé depuis deux-trois ans.

Conclusion

Une fois tout cela dit, nous pouvons conclure. Il resterait encore beaucoup à commenter sur ce long éditorial, mais tel n’est pas le but de cet article. J’ai juste voulu apporter une ébauche de réponse en ce qui concerne le milieu de la zététique, sans aborder la question des libertarien·ne·s (qui mériteraient probablement d’autres pages, je l’accorde). Et surtout, j’ai voulu réaffirmer les différences qui demeurent entre ma position, y compris comme membre de Zet-Ethique – Métacritique, et celle de Bruno Andreotti, car j’ai vu trop souvent passer des messages qui voulaient nous y renvoyer.

Il est vrai que nous critiquons les mêmes figures : les Dawkins, les Pinker, les Onfray, les Sastre, les Ramus, les Chomsky, et au-delà, toute la bande de l’Intellectual Dark Web et Quillette. Les confusions entre certaines positions émises sur des articles de Zet-Ethique – Métacritique et cet éditorial de Bruno Andreotti sont donc compréhensibles. Elles n’en demeurent pas moins fausses, et j’espère avoir montré pourquoi.

En effet, nous ne portons pas ces critiques de la même façon et à partir de la même position, en particulier pas d’une position qui se voudrait d’un « vrai rationalisme ». Là, je ne peux que renvoyer dos à dos les personnes se disant rationalistes et celles décrites comme des « pseudo-rationalistes », qui ne sont trop souvent que les deux faces de la même médaille, celle de la fétichisation de la raison.

J’espère aussi avoir pu en profiter pour proposer une ébauche d’analyse sur ce qu’est la raison et sur ce que traverse le mouvement de la zététique en ce moment. Bien entendu, ces analyses demandent à être approfondies, et espérons qu’elles puissent l’être en temps voulu.

Quoi qu’il en soit, il est temps de faire le deuil d’une communauté zététique unifiée et sans débats internes : mais c’est mieux ainsi. On ne peut pas rendre meilleur service à la communauté que de révéler les divergences sous-jacentes : car en les rendant explicites, on confronte les membres à d’autres discours, donc d’autres arguments et d’autres exercices de la raison. Ces débats sont salutaires pour des gens qui se réclament de l’esprit critique, car ils sont l’occasion d’exercer cet esprit critique, d’exercer leur raison. Cessons donc les lamentations sur le sujet et construisons ensemble la suite.

Je remercie Ce n’est qu’une théorie, Gaël Violet et Patchwork pour leurs relectures et conseils d’amélioration

Vinteuil


[1] Le carnet de recherche associé à cette revue a été fermé en 2019, mais reste disponible sur le net et a produit de nombreux articles tout à fait intéressants :  https://zilsel.hypotheses.org/

[2] Cela ne signifie pas que la raison, comme faculté, ou même comme narratif, est à rejeter. Critiquer ne signifie pas détruire, mais bien relativiser, recontextualiser et limiter.

[3] On pourra remarquer que Bruno Andreotti alerte lui aussi sur le risque de la « fétichisation de la science ». Alerte tout à fait honorable, mais qu’il ne me semble pas respecter dans sa description de la raison.

[4] Un exemple paradigmatique en l’occurrence est le soutien de Jean-Paul Huchon et de Manuel Valls, anciens élus du Parti Socialiste, à Valérie Pécresse, membre du RPR/UMP/LR de 2002 à 2019, puis à nouveau en 2021, ancienne ministre de Nicolas Sarkozy, aux convictions de droite sans réelle équivoque, aux régionales de 2021.

[5] A vrai dire, les liens entre sciences et raison sont loin d’être simples et unilatéraux, mais il serait trop long et complexe d’approfondir ici.

[6] Il est d’ailleurs amusant de relever qu’une telle position s’inscrit à mon sens bien plus dans la continuité de la pensée des Lumières que le rationalisme en tant que tel, puisqu’elle s’appuie sur le travail kantien – enrichi, il est vrai des analyses du XXème siècle telles que celle de l’Ecole de Francfort.

[7] Je sais que le pluriel correct est « media ». J’ai juste voulu éviter la confusion avec le sens désormais plus reconnu de « media » (journaux, télévisions, etc.).

[8] Remarquons qu’à mon humble avis, les rationalistes feraient mieux de considérer que tel n’est pas le cas, ça leur éviterait de se retrouver amalgamés à des groupes tangents. Et iels n’auraient ainsi plus besoin de faire une distinction aussi artificielle que « rationalistes » vs « pseudo-rationalistes ». Mais je suppose que ça leur coûterait trop, en termes de représentation d’elleux-mêmes, de ne plus se considérer comme ayant le monopole de la raison.

[9] « Plusieurs » plutôt qu’« un seul », oui. Même si je ne doute pas de la qualité des personnes travaillant sur ce sujet, mieux vaut lire plusieurs articles sur un sujet qu’un seul, pour avoir une meilleure approche. Rappel toujours utile, me semble-t-il.

[10] Qui est à vrai dire une logique faussement individualiste. Si l’on voit souvent ressurgir des dénonciations contre « l’individualisme contemporain », il me semble que ce sont des critiques qui définissent mal l’individualisme, et qui donnent un faux nom à un phénomène certes existant, mais ayant peu à voir avec ledit individualisme. En particulier, rappelons que l’individualisme n’est pas un synonyme d’égoïsme.

[11] Il serait trop long de revenir là-dessus dans cet article, dont ce n’est pas le sujet, mais je suppose que tout le monde est au courant des critiques envers le « communautarisme » existantes depuis plusieurs années.

[12] Manque de rigueur qu’il ne faut pas reprocher à telle ou telle figure, mais qui est due aux modes d’échange au sein de la communauté zététique, ne disposant pas de mécanismes dédiés à cela (contrairement à la communauté scientifique, qui dispose par exemple de la revue par les pairs).

[13] Je renvoie ici à l’article Le champ scientifique de Bourdieu.

[14] C’est-à-dire à la fois par le champ universitaire et par l’administration.

[15] Remarquons qu’il n’y a pas nécessairement besoin d’être scientifique pour être expert d’un domaine – il y a des autodidactes brillants. Mais il faut aussi savoir reconnaître ses propres limites et se dire qu’il vaut mieux effectivement bien connaître son sujet avant de critiquer quelqu’un qui y consacre sa vie professionnelle. S’il est bien sûr possible de critiquer des scientifiques sur leurs sujets – nul n’est infaillible –, mieux vaut le faire avec de bons arguments et de préférence en respectant les règles du champ. Cela étant, il ne s’agit là que d’une règle générale, qui ne peut pas correspondre à l’ensemble des situations potentielles.

[16] Il existe évidemment des livres de vulgarisation. Je pensais ici plus aux manuels ou aux ouvrages majeurs d’une discipline.

[17] On a des exemples intéressants, notamment aux Etats-Unis, d’auteurs passés de la dénonciation du « postmodernisme » à celui des « grievance studies », puis des SHS en général, et qui ont fini par soutenir Trump, les antivaccins et avoir des positions antisémites, comme James Lindsay.

[18] Chacun ayant ses groupes Facebook de prédilection, et Twitter ayant connu des épisodes de blocage dans tous les sens.

[19] Bien entendu, techniquement, en philosophie ou dans les sciences qui sont mobilisées, ces termes sont définis. Mais qui les lit exactement chez les zets ?

[20] Ce qui est encore plus frappant pour les sciences humaines et sociales, cela dit.

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